La manifestation réunit beaucoup de monde, et ça fait plaisir à voir. Mais tout au long du parcours, la présence policière est lourde et les tirs de gaz lacrymogène répétés. Le cortège touche à sa fin. Après des heures de marche sous la chaleur, mon amie et moi cherchons surtout à nous poser un moment au bord du lac, et nous gagnons le Parc Mon Repos, que nous pensons sûr.
La police gaze l’entrée du parc alors que nous entrons, sans que nous entendions la moindre consigne. Nous ne voyons aucun agent à l’intérieur, et nous ignorons ce que devient le cortège, sinon qu’il ne défile plus. Par prudence, nous voici à la Perle du Lac, un peu en retrait du cœur de Mon Repos.
Nous voyons la buvette de la Chaloupe à Vapeur et des gens assis dans l’herbe. La plupart semblent simplement profiter de leur dimanche. Certains ont l’air de venir de la manifestation. Partout, de petits groupes.
Nous prenons de quoi boire à la buvette et nous nous installons au bord de l’eau. Pour nous, la manifestation est finie et la police semble rentrée dans ses quartiers.
Depuis notre position, je compte 23 agents qui traversent le parc, visiblement sur le départ. Cela fait environ une heure, voire plus, que nous n’avons vu aucun policier autour de nous.
Environ 43 agents quittent le parc, bientôt suivis de 21 autres. Ils prennent la même direction que les premiers, on dirait qu’ils s’en vont eux aussi.
Tout semble fini, nous restons là.
Des policiers réapparaissent derrière les arbres et forment une ligne.

Ils avancent en ligne et nous obligent à partir devant eux.
Nous suivons le chemin qui longe le lac, vers le quai Wilson. Nous pensons qu’ils évacuent tout le parc.
Les policiers nous font avancer tout droit, dans un long couloir formé par leurs lignes. Au passage, des gens nous demandent en anglais où aller.
Nous supposons que c’est la zone qu’ils ont fait évacuer, d’après les lignes que nous avons vues.
Nous débouchons sur le quai Wilson. Une autre ligne de police nous y attend et refuse de nous laisser passer.
La TAP (l’équipe d’auto-protection) forme un cordon humain. Une partie de la foule se regroupe derrière lui, d’autres restent dehors, cherchant par où sortir. La situation reste confuse, sans consigne claire de la police.

Nous demandons à un policier de la ligne ce qui se passe. Il répond seulement qu’une sortie va être organisée, sans rien préciser d’autre, ni le délai, ni le contrôle d’identité qui nous attend, ni pourquoi nous ne pouvons pas partir.
Pendant ce temps, ils referment le périmètre jusqu’au pied des arbres. Nous sommes complètement encerclés.

Je remarque une seconde ligne de police, de l’autre côté.

Sans autre choix, des gens improvisent un coin toilettes le long de la bande fleurie, entre le trottoir et la pelouse, et tendent un tissu pour préserver un peu d’intimité.
Nous ne le réalisons pas encore, mais c’est toute cette zone que nous ne pourrons quitter qu’au matin.
Voici tout ce que j’ai filmé et photographié cette nuit-là. La géolocalisation de ces fichiers m’a permis d’en retracer les lignes, de mon mieux.
On entend qu’ils commencent par faire sortir les mineurs, du côté de la sortie. Rien ne semble avancer. De bonne humeur malgré tout, mon amie et moi faisons quelques étirements. D’autres nous rejoignent, dont une flûtiste qui jouait dans les parages.

L’attente se prolonge et je me renseigne sur ce type d’encerclement. J’apprends que le critère central est la proportionnalité, et qu’une telle mesure doit répondre à un motif réel. Nous ne le voyons pas, et après tant d’heures, il devrait au moins nous être communiqué.
Autour de nous, presque personne ne saisit la raison de sa présence. Touristes, passants, personnel de la buvette voisine partagent le même sort. Il y a aussi des personnes âgées, des cyclistes par dizaines, et des baigneurs, dont un en slip de bain rouge qui ne passe pas inaperçu.
Un nouveau coin toilettes s’improvise. Un arbre pour les hommes, un petit monument pour les femmes, qui s’y relaient une à une sous le regard des policiers.
À minuit, des gens se mettent à chanter. Un joyeux anniversaire, pour la joueuse de flûte.
La police fait passer une annonce, qu’un membre de la TAP relaie en criant. Les mineurs, les malades et les blessés sont sortis. Pour les autres, les contrôles d’identité se feront trois par trois.
Pour la première fois, nous les voyons apporter des bouteilles d’eau. Peu après, ils commencent à les distribuer.

Après des heures d’attente, nous ne savons toujours pas sur quelle base nous sommes retenus. Personne ne vient nous le dire, alors nous allons voir le policier le plus proche. Il ne peut pas répondre et nous dit de demander à quelqu’un d’autre, sans désigner une autre personne spécifique.
Nous nous tournons vers les policiers qui distribuent l’eau. L’un d’eux, suisse-allemand, nous répond. La décision revient à la police genevoise, dit-il. Ni la durée ni le motif précis, il ne les connaît pas, ou ne le dit pas.
Du côté de la sortie, on entend que les contrôles commencent, comme annoncé une quarantaine de minutes plus tôt, et qu’on laisse partir les gens trois par trois une fois leur identité vérifiée.
Près de la sortie, les gens commencent à se regrouper. Au loin, sur la photo, on distingue les tentes rouges où l’on vérifie l’identité et photographie chaque personne. Nous espérons en finir bientôt, mais cela n’avance qu’au compte-gouttes.

Quelques couvertures de survie ont été distribuées, trop peu pour tout le monde. Entre-temps, le périmètre s’est resserré, délimité sur le goudron par une ligne de fourgons de police qu’on voit sur la vidéo.
A cette heure avancée de la nuit, nous comprenons qu’à tous les signes, ils ont l’intention de nous garder jusqu’au matin.

Une femme âgée est allongée par terre, sans couverture de survie. Il fait froid.

Il reste des gens sans couverture de survie, nous compris. On ne sait pas s’il en arrivera d’autres. Les personnes qui sortent laissent les leurs.

Un autre lot est arrivé, et nous avons eu nos couvertures de survie en les demandant.

Le soleil se lève entre les fourgons. Quelques personnes sont sorties avant nous. Le goudron est à peine tiède sous nous, et l’attente continue.

Allongés sur le bitume, nous regardons la file avancer, toujours aussi lentement.

Avec le jour qui se lève, la queue avance un peu plus vite, et nous la rejoignons bientôt.

Les contrôles allaient plus vite qu’avant. On a fouillé mon sac, j’ai présenté mon passeport, on a rempli un formulaire et pris ma photo, sans une seule question. Quelqu’un a demandé pourquoi on nous avait retenus toute la nuit. Parce qu’on se trouvait « au milieu d’une manifestation », a répondu un policier. Au moment où nous sommes sortis, des personnes étaient toujours retenues.
